L'aéroport de la ville de Québec a subi d'importantes rénovations. En fait, je crois que plus rien ne reste du hangar qui faisait autrefois office d'aérogare. C'est moderne, ça a l'air d'un aéroport.
La devanture de l'édifice est tout en verre, on dirait que c'est la mode dans les aéroports. Quand on se dirige vers la sortie, il y a 5 ou 6 énormes affiches, à l'intérieur, qui indiquent "taxi" avec un flèche qui pointe vers le bas. Je sais pas pour vous, mais moi quand une affiche a une flèche qui pointe vers le bas, ça veut dire : "Regarde en-dessous, t'es rendu." Si l'affiche veut me dire d'aller plus loin, la flèche pointe vers le haut, faudrait s'entendre là-dessus.
Bref, je me dirige vers la première flèche venue, en me disant qu'il doit y avoir une porte qui donne accès à l'extérieur (en fait, 5 ou 6 portes, une pour chaque affiche...) Sous l'affiche, il y a un banc, pas de porte. Il y a quelqu'un assis sur le banc et ça donne l'étrange impression que toutes les personnes qui sont assises sur des bancs, sous les affiches de taxi, attendent pour un taxi. Qui ne viendra jamais.
* * *
Où j'ai la tête de raconter ça au chauffeur de taxi, je n'en sais trop rien. Je continue de m'étonner à chaque fois que je perds une bonne occasion de me fermer la yeule.
Il m'écoute, et me demande calmement : Voulez-vous que je vous explique pourquoi la signalisation est mauvaise?
Euh.. oui, que je lui réponds.
Il respire d'aise : C'est parce que l'aéroport est administré par des bouffons. Des bouffons, monsieur.
Ah bon. J'entrevois un conseil d'administration composé de clowns, ce qui n'est quand même pas si original que ça.
samedi 3 octobre 2009
mardi 22 septembre 2009
124. Violence à l'épicerie
J'arrive de l'épicerie, où je n'étais pas allé depuis avant la guerre, c'est certain.
Les choses ont bien changé.
Je suis assez systématique dans mes emplettes, je commence dans la sections des fruits et légumes où je zigzague entre les présentoirs. Ensuite, je file vers les belles rangées droites et je les fais dans un certain ordre, un peu préoccupé de ne pas avoir à refaire la même allée deux fois. Si on termine au fond, on a pas le choix de rebrousser chemin pour se rendre aux caisses, et là j'ai l'impression de m'être fait avoir par le système capitaliste qui m'oblige à repasser deux fois au même endroit, question que j'achète plusse, manège dans lequel j'embarque comme une joueuse de bingo le lundi soir.
Devant ma trajectoire inébranlable, je me retrouve inévitablement à rencontrer les mêmes personnes qui font le même trajet mais à l'envers. Cette fois, c'est une dame d'origine pas-canadienne et qui froufroute des grands pans de robe et de foulards derrière son petit chariot. À ses côtés, fiston dans ses Nike avec un t-shirt Adidas et des jeans Wrangler.
À la première rangée, fiston (nous l'appellerons Oussama, le nom lui ira bien plus tard, vous verrez) se ramasse un épouvantail, décoration d'Halloween réduite à 50%, compte tenu que la célèbre fête est à nos portes, plus que 6 semaines, c'est le temps des rabais sur les boîtes de 48 sacs de crottes jaunes qui ne contiennent que 2 ou 3 crottes jaunes et qui font brailler les enfants le matin du 1er novembre.
À la deuxième rangée, l'allée pharmacie, il se ramasse une brosse à cheveux.
Et là, ensuite, rangée 3 à 8, il frappe l'épouvantail avec la brosse, parfois en le tenant par les cheveux, parfois en le lançant par terre et en se jetant dessus à grands coups de brosse.
Et l'autre froufroute comme si de rien n'était.
Aujourd'hui, la cour a décidé de cesser de talonner Harkat. Moi je dis qu'elle devrait se mettre sur les talons du mignon petit Oussama de l'épicerie.
Les choses ont bien changé.
Je suis assez systématique dans mes emplettes, je commence dans la sections des fruits et légumes où je zigzague entre les présentoirs. Ensuite, je file vers les belles rangées droites et je les fais dans un certain ordre, un peu préoccupé de ne pas avoir à refaire la même allée deux fois. Si on termine au fond, on a pas le choix de rebrousser chemin pour se rendre aux caisses, et là j'ai l'impression de m'être fait avoir par le système capitaliste qui m'oblige à repasser deux fois au même endroit, question que j'achète plusse, manège dans lequel j'embarque comme une joueuse de bingo le lundi soir.
Devant ma trajectoire inébranlable, je me retrouve inévitablement à rencontrer les mêmes personnes qui font le même trajet mais à l'envers. Cette fois, c'est une dame d'origine pas-canadienne et qui froufroute des grands pans de robe et de foulards derrière son petit chariot. À ses côtés, fiston dans ses Nike avec un t-shirt Adidas et des jeans Wrangler.
À la première rangée, fiston (nous l'appellerons Oussama, le nom lui ira bien plus tard, vous verrez) se ramasse un épouvantail, décoration d'Halloween réduite à 50%, compte tenu que la célèbre fête est à nos portes, plus que 6 semaines, c'est le temps des rabais sur les boîtes de 48 sacs de crottes jaunes qui ne contiennent que 2 ou 3 crottes jaunes et qui font brailler les enfants le matin du 1er novembre.
À la deuxième rangée, l'allée pharmacie, il se ramasse une brosse à cheveux.
Et là, ensuite, rangée 3 à 8, il frappe l'épouvantail avec la brosse, parfois en le tenant par les cheveux, parfois en le lançant par terre et en se jetant dessus à grands coups de brosse.
Et l'autre froufroute comme si de rien n'était.
Aujourd'hui, la cour a décidé de cesser de talonner Harkat. Moi je dis qu'elle devrait se mettre sur les talons du mignon petit Oussama de l'épicerie.
samedi 15 août 2009
123. Quand ça tourne pas rond
Mes vacances s'achèvent et je n'ai pas l'habitude de blasphémer ou même de me plaindre en général de la vie. Mais trop c'est trop et je me permets de dire ma façon de penser ce matin sur quelques petites machinations que la vie apporte, pour le simple plaisir de vous faire chier.
Après quelques jours à l'extérieur de la ville, je suis rentré au bercail avec l'intention de :
- visiter quelques amis
- refaire ma cuisine
Je suis dans cette ostie de cuisine à marde depuis neuf jours et je n'ai vu personne. Et tout ça pourquoi? Vous voulez savoir?
Les cibouère de vis de penture. (cibouère devrait-il prendre la marque du pluriel? je m'en câlice).
Jusqu'à maintenant, j'ai rencontré - mettons - quatre ou cinq sortes de vis. Il y a classique avec la fente au milieu, tournevis plat. On la retrouve sur les plaques des prises de courant, les interrupteurs. Sur ces machins, elle collabore assez bien. Mais ailleurs, elle peut vous faire baver à en cracher votre luette.
Vient ensuite celle en croix. Celle-là, il y a a des dizaines de sortes au bas mot. La moitié de mon coffre à outil contient des tournevis en forme de croix pour toutes les éventualités. Les profondes, les larges, les minces, les plates. Name it tabarnac.
D'après les bites que j'ai dans ma trousse de tournevis (j'ai fini par acheter un kit de 104 morceaux, 1 tournevis et 103 bites), il y a beaucoup de sortes de vis.
La vis ultime, c'est celle qui est carrée et qui se visse avec une tournevis qui a lui aussi le bout carré. Il doit bien y en avoir 5 ou 6 grosseurs mais au moins, tabouère, une boutte de tournevis carré dans une vis avec une coche carrée, ça se visse, ça peut pas aller nulle part (encore que j'ai ai déjà strippé quelques-unes).
Là, j'ai refait mes armoires de cuisine. Changé la quincailleries, incluant les poignées et les osties de pentures à marde. Cinq trous pour chaque penture, deux ou trois pentures par porte. Vingt portes. Ça en fait de la sacrament de tite-vis (parce que des pentures, ça prend des vis minuscules que tu peux pas te mettre entre les doigts à moins d'avoir des doigts de ballerine ce que je n'ai pas et j'ai dû échapper au moins un quart des vis que j'ai essayé de visser, sont toutes derrière le frigidaire quelque part).
Combien de sortes de vis vous pensez? Trois sortes : celles qui s'attachent au cadre sont différentes de celles qui s'attachent à la porte et bien entendu, les poignées c'est toute une autre histoire.
Tout ça pour dire que si toutes les vis étaient carrées (aucune des vis de mes armoires est carrée), si toutes les pentures et les poignées avaient le même type de vis, ma cuisine serait terminée depuis longtemps.
Et je serais allé voir des amis pendant mes vacances.
Après quelques jours à l'extérieur de la ville, je suis rentré au bercail avec l'intention de :
- visiter quelques amis
- refaire ma cuisine
Je suis dans cette ostie de cuisine à marde depuis neuf jours et je n'ai vu personne. Et tout ça pourquoi? Vous voulez savoir?
Les cibouère de vis de penture. (cibouère devrait-il prendre la marque du pluriel? je m'en câlice).
Jusqu'à maintenant, j'ai rencontré - mettons - quatre ou cinq sortes de vis. Il y a classique avec la fente au milieu, tournevis plat. On la retrouve sur les plaques des prises de courant, les interrupteurs. Sur ces machins, elle collabore assez bien. Mais ailleurs, elle peut vous faire baver à en cracher votre luette.
Vient ensuite celle en croix. Celle-là, il y a a des dizaines de sortes au bas mot. La moitié de mon coffre à outil contient des tournevis en forme de croix pour toutes les éventualités. Les profondes, les larges, les minces, les plates. Name it tabarnac.
D'après les bites que j'ai dans ma trousse de tournevis (j'ai fini par acheter un kit de 104 morceaux, 1 tournevis et 103 bites), il y a beaucoup de sortes de vis.
La vis ultime, c'est celle qui est carrée et qui se visse avec une tournevis qui a lui aussi le bout carré. Il doit bien y en avoir 5 ou 6 grosseurs mais au moins, tabouère, une boutte de tournevis carré dans une vis avec une coche carrée, ça se visse, ça peut pas aller nulle part (encore que j'ai ai déjà strippé quelques-unes).
Là, j'ai refait mes armoires de cuisine. Changé la quincailleries, incluant les poignées et les osties de pentures à marde. Cinq trous pour chaque penture, deux ou trois pentures par porte. Vingt portes. Ça en fait de la sacrament de tite-vis (parce que des pentures, ça prend des vis minuscules que tu peux pas te mettre entre les doigts à moins d'avoir des doigts de ballerine ce que je n'ai pas et j'ai dû échapper au moins un quart des vis que j'ai essayé de visser, sont toutes derrière le frigidaire quelque part).
Combien de sortes de vis vous pensez? Trois sortes : celles qui s'attachent au cadre sont différentes de celles qui s'attachent à la porte et bien entendu, les poignées c'est toute une autre histoire.
Tout ça pour dire que si toutes les vis étaient carrées (aucune des vis de mes armoires est carrée), si toutes les pentures et les poignées avaient le même type de vis, ma cuisine serait terminée depuis longtemps.
Et je serais allé voir des amis pendant mes vacances.
jeudi 6 août 2009
122. Nouvelles considérations sur l'amitié
J'arrive du centreville où j'étais allé chercher un cadeau pour un ami sans catégorie définie, justement. J'avais également une lettre à poster et je l'aurais bien fait chez moi à ma « super-boîte » mais elle était là dans mon auto et je me suis dit, tiens, je vais la poster ici, maintenant.
Pour votre information, les boîtes aux lettres comme dans le bon vieux temps, ça n'existe plus. Pas entre Somerset et Sparks en tout cas. J'ai marché une dizaine de coins de rue avant d'en trouver une au coin de Sparks et Bank. Pour les touristes, sans doute.
Mais la n'est pas mon propos.
En attendant le passage pour piéton au coin d'une rue, j'étais derrière une femme qui parlait à son cellulaire. Au début, je n'y prêtais pas attention mais à un certain moment, elle s'est écrié :
- Baptême, t'es mon amie Georgette!
Je ne sais pas trop ce que l'autre lui a répondu, mais l'autre d'enchaîner :
- T'es mon amie pis si toi tu peux pas me dire si j'ai l'air toutoune dans cette robe-là, je me demande ben qui c'est qui pourrait me le dire.
- Y'a juste toi qui peux me dire si j'ai l'air toutoune.
- J'ai-tu l'air toutoune ou ben non?
Et je me suis dit que l'amitié, c'est sans doute ça aussi. Avoir quelqu'un qui peut te dire si t'as l'air toutoune ou non.
Pour votre information, les boîtes aux lettres comme dans le bon vieux temps, ça n'existe plus. Pas entre Somerset et Sparks en tout cas. J'ai marché une dizaine de coins de rue avant d'en trouver une au coin de Sparks et Bank. Pour les touristes, sans doute.
Mais la n'est pas mon propos.
En attendant le passage pour piéton au coin d'une rue, j'étais derrière une femme qui parlait à son cellulaire. Au début, je n'y prêtais pas attention mais à un certain moment, elle s'est écrié :
- Baptême, t'es mon amie Georgette!
Je ne sais pas trop ce que l'autre lui a répondu, mais l'autre d'enchaîner :
- T'es mon amie pis si toi tu peux pas me dire si j'ai l'air toutoune dans cette robe-là, je me demande ben qui c'est qui pourrait me le dire.
- Y'a juste toi qui peux me dire si j'ai l'air toutoune.
- J'ai-tu l'air toutoune ou ben non?
Et je me suis dit que l'amitié, c'est sans doute ça aussi. Avoir quelqu'un qui peut te dire si t'as l'air toutoune ou non.
121. Considérations sur l'amitié
Je me questionne souvent sur l'amitié. Quand est-ce qu'une connaissance devient un ami? Il y a des connaissances qui resteront des connaissances. « Ah oui, je le connais. »
Définitions :
Une connaissance, c'est une personne qu'on connaît, mais même si on le voyait jamais, on s'en foutrait.
Une amitié, c'est aussi une personne qu'on connait, mais c'est une personne qu'on souhaite revoir.
Jusque là, tout va bien. Mais il y a une autre degré qu'il faut considérer. Car parmi les amitiés, il y a les amitiés de circonstance et les amitiés durables.
Définitions :
Une amitié de circonstance, c'est une personne que vous connaissez et que vous souhaitez revoir parce que les circonstances s'y prêtent.
Une amitié durable, c'est une personne que vous connaissez et que vous souhaitez revoir et que vous reverrez même si les circonstances ne s'y prêtent pas.
En d'autres mots, si l'amitié de circonstance déménage, vous ne la reverrez sans doute jamais. Une carte de Noël la première année, un courriel de temps en temps les premiers mois et puis pfffttt.. L'amitié durable vous fera faire des détours, des plans pour vous revoir, vous garderez contact malgré la distance, les obstacles, les conjoints jaloux et autres heurts de la vie.
Je suis en vacances et je suis en train de faire un petit bilan de tout ça. La plupart des amitiés sont assez faciles à classer, mais il m'en reste quelques unes avec lesquelles j'ai de la difficulté.
J'y travaille.
Définitions :
Une connaissance, c'est une personne qu'on connaît, mais même si on le voyait jamais, on s'en foutrait.
Une amitié, c'est aussi une personne qu'on connait, mais c'est une personne qu'on souhaite revoir.
Jusque là, tout va bien. Mais il y a une autre degré qu'il faut considérer. Car parmi les amitiés, il y a les amitiés de circonstance et les amitiés durables.
Définitions :
Une amitié de circonstance, c'est une personne que vous connaissez et que vous souhaitez revoir parce que les circonstances s'y prêtent.
Une amitié durable, c'est une personne que vous connaissez et que vous souhaitez revoir et que vous reverrez même si les circonstances ne s'y prêtent pas.
En d'autres mots, si l'amitié de circonstance déménage, vous ne la reverrez sans doute jamais. Une carte de Noël la première année, un courriel de temps en temps les premiers mois et puis pfffttt.. L'amitié durable vous fera faire des détours, des plans pour vous revoir, vous garderez contact malgré la distance, les obstacles, les conjoints jaloux et autres heurts de la vie.
Je suis en vacances et je suis en train de faire un petit bilan de tout ça. La plupart des amitiés sont assez faciles à classer, mais il m'en reste quelques unes avec lesquelles j'ai de la difficulté.
J'y travaille.
mardi 4 août 2009
120. Au seuil du néant
Dans sa tête, des portes claquent. Des tiroirs s'ouvrent. Le contenu s'échappe dans la mêlée. Tourbillonne et s'enflamme. Elle en attrape des bribes. Les lit avant qu'elles ne s'enflamment comme le reste. Poussière.
- Je pense que je vais pleurer moi là.
De violents coups de vents s'acharnent sur les quelques photos qui restent épinglées.
- Ne me faites pas mal.
Le tonnerre secoue les murs. Des éclairs l'épuisent.
- Quand est-ce que papa va arriver?
Autour d'elle on s'affaire. On veut qu'elle soit à l'aise. On lui parle fort dans l'espoir qu'elle entende. Elle entend. Elle entend des grondements furieux, une mer déchaînée.
- J'ai mal partout en dedans.
Une voix lui dit qu'elle a des enfants. Un fils. Une fille. Elle est une enfant. Elle est toute petite, elle est fragile.
- Ça pas d'allure à deux ans. Aidez-la quelqu'un.
Tout se met à tanguer à nouveau. Cette fois, c'est un bombardement. Une avalanche de venin qui perfore des parois déjà percées.
- Sortez-moi d'ici. Quand est-ce qu'il va venir me chercher?
Je reste seul avec elle. Je ne peux pas quitter la pièce comme ça. Pas comme ça. Ce sera sans doute mon dernier souvenir. Pas comme ça.
Je lui parle tout doucement. Je l'apprivoise. J'apprivoise celle qui nous a mis au monde, qui a fait de nous qui nous sommes. Petit être humain de rien du tout, tout recroquevillé, elle se sent en confiance avec cet étranger. L'instinct de survie lui dicte quand même de se protéger.
- T'es smart toi. Je l'ai toujours su. Tu prends des décisions pis c'est les bonnes. Ça va bien aller pour toi.
Puis elle ose.
- Prends le peigne pis peigne mes cheveux.
Je prends mes doigts, je les glisse dans ses cheveux en bataille. Ils sont doux. Je le lui dis. Je lui dis aussi de se laisser aller, de prendre du repos. Je lui dis qu'elle peut partir si elle en a envie. Elle se tourne péniblement, prend la position du fœtus.
- Je suis si contente.
Je lui dis de partir, de se reposer. Je profite de l'accalmie pour quitter la pièce. Je me retourne sur le seuil. La tempête est passée.
Je pense à moi, au souvenir que je viens de créer, égoïste. Je quitte.
- Je pense que je vais pleurer moi là.
De violents coups de vents s'acharnent sur les quelques photos qui restent épinglées.
- Ne me faites pas mal.
Le tonnerre secoue les murs. Des éclairs l'épuisent.
- Quand est-ce que papa va arriver?
Autour d'elle on s'affaire. On veut qu'elle soit à l'aise. On lui parle fort dans l'espoir qu'elle entende. Elle entend. Elle entend des grondements furieux, une mer déchaînée.
- J'ai mal partout en dedans.
Une voix lui dit qu'elle a des enfants. Un fils. Une fille. Elle est une enfant. Elle est toute petite, elle est fragile.
- Ça pas d'allure à deux ans. Aidez-la quelqu'un.
Tout se met à tanguer à nouveau. Cette fois, c'est un bombardement. Une avalanche de venin qui perfore des parois déjà percées.
- Sortez-moi d'ici. Quand est-ce qu'il va venir me chercher?
Je reste seul avec elle. Je ne peux pas quitter la pièce comme ça. Pas comme ça. Ce sera sans doute mon dernier souvenir. Pas comme ça.
Je lui parle tout doucement. Je l'apprivoise. J'apprivoise celle qui nous a mis au monde, qui a fait de nous qui nous sommes. Petit être humain de rien du tout, tout recroquevillé, elle se sent en confiance avec cet étranger. L'instinct de survie lui dicte quand même de se protéger.
- T'es smart toi. Je l'ai toujours su. Tu prends des décisions pis c'est les bonnes. Ça va bien aller pour toi.
Puis elle ose.
- Prends le peigne pis peigne mes cheveux.
Je prends mes doigts, je les glisse dans ses cheveux en bataille. Ils sont doux. Je le lui dis. Je lui dis aussi de se laisser aller, de prendre du repos. Je lui dis qu'elle peut partir si elle en a envie. Elle se tourne péniblement, prend la position du fœtus.
- Je suis si contente.
Je lui dis de partir, de se reposer. Je profite de l'accalmie pour quitter la pièce. Je me retourne sur le seuil. La tempête est passée.
Je pense à moi, au souvenir que je viens de créer, égoïste. Je quitte.
vendredi 12 juin 2009
119. Drame à la portugaise
Mardi 18h00
Nous sommes mardi. Je sors faire faire un pipi à mon toutou. Nous sommes à peine sortis de la maison qu'une dame d'un certain âge nous aborde. Elle me demande dans un anglais cassé par un accent solide :
(1) Si le chien que j'ai en laisse s'appelle bien Gaston.
Moi je pense, tiens tiens, il est plus connu que moi cet animal. Je lui réponds que oui et elle ajoute :
(2) Qu'elle est bien désolé que mon copain ait quitté Ottawa.
Moi je pense, tient tiens, il est plus connu que moi cet animal. Je lui réponds que c'est ben correct et là Gaston il tire sur sa laisse à se défaire parce qu'il est sincère avec son envie de pipi.
(3) Elle se met à pleurer.
Moi je pense, tiens tiens, pourquoi elle pleure celle-là? Alors je lui dit, non non, il faut pas pleurer. Je pense qu'elle pleure parce que mon copain il est parti. J'ai envie de lui sortir une banalité du genre un-de-perdu et dix-de-retrouvés mais je réalise que je ne la connais pas même si elle connaît beaucoup de choses à mon sujet. Et j'ai le chien qui tire sur sa laisse comme un défoncé parce que l'envie de pipi c'est du sérieux.
(4) Là elle me dit non non, je pleure parce qu'elle a pas écouté mon copain.
Moi je me dis, tiens tiens, il avait un service de counselling maison pour les braves dames de ma rue et je le savais même pas. Les choses qu'on sait pas des fois c'est surprenant.
(5) Elle me dit que son chien Dolce est un schnauzer albino et qu'elle n'a pas suivi les conseils de mon copain d'aller le faire tondre au coin de la rue parce que ça coûtait un peu plus cher. Elle est allé exactement où il lui avait dit de NE PAS aller et son chien, il a l'air d'un rat.
C'est pour ça qu'elle pleure. Alors moi je suis un peu soulagé de voir qu'elle pleure pour ça et je lui dit une banalité du genre ça-va-repousser et je lui dit que je dois quitter parce que mon chien il tire sur sa laisse comme un taré profond bicause l'envie de pipi.
Samedi 12h30
Nous sommes samedi. Je sors faire faire un pipi à mon toutou. Nous sommes à peine sortis de la maison qu'un chien blanc qui ressemble à un rat nous aborde. Mon chien il oublie tout à coup son envie de pipi et il se met à renifler le derrière du chien blanc et l'autre il lui ventile les arrières aussi. Le chien blanc il est libre comme un pompon, pas de laisse ou rien.
Là, je me dis, c'est pas que je suis futé, mais je ne connais qu'un chien blanc sur la rue, et encore que de nom. Le collier porte un « D » en diamant, signe irréfutable qu'il est le chien d'une dame qui pleure sur l'épaule du premier passant sur sa rue.
Alors je marche un peu avec mon chien et l'autre il nous suit partout. Mon chien ça ne l'empêche pas de faire ses nombreux pipis et de renifler tous les poteaux du quartier, un peu comme s'il téléchargeait ses courriels de la journée.
12h52
Je fais entrer mon chien dans la maison et je pars sur la rue avec « D » dont j'oublie le nom mais je sais que ça commence par un « D ». Mon chien, il n'aime pas du tout me voir partir avec un autre, appelons ça de la jalousie.
Moi je veux bien rapporter « D » à sa propriétaire mais je n'ai aucune idée de l'endroit où elle habite. Comme je ne connais absolument personne sur ma rue - et croyez-moi, je m'en porte bien - j'aborde une voisine qui arrose ses fleurs. Je lui demande si elle connaît le chien blanc que j'ai au bout de laisse.
Elle me dit que oui, c'est déjà ça de pris. Mais elle ne sait pas où l'autre habite mais elle connaît l'auto. On part tous les deux, comme deux vieux amis qui vont faire marcher leur chien, à la recherche de l'auto de l'autre qui a un chien albino et qui se promène sans laisse.
13h03
La voisine à l'arrosoir, elle me dit que l'auto elle est pas là mais me pointe une maison et me dit que c'est là qu'elle habite la dame qui pleure avec son chien albino. Elle me dit qu'elle est bizarre la dame et elle me quitte en me souhaitant bonne chance. Elle a un air inquiet qui m'intrigue un peu mais moi je me dis, je monte, je sonne, je lui remets son chien, elle pleurniche de joie, et l'affaire est dans le sac.
13h06
Je monte les marches qui mènent à la maison en question. Là dans l'entrée, se trouve une très très vieille dame, pas du tout l'autre. En voyant le cabot blanc, elle s'écrit « Dolce, Dolce » et se met à pleurer. Décidément, ça court sur la rue le pleurnichage mais au moins, elle a l'air de pleurer de joie celle-là. Mais à part « Dolce», je ne comprends rien de ce que raconte la vieille dame.
13h07
La voisine de Dolce arrive avec des sacs d'épicerie. Elle me voit là sur le perron avec le chien et la vieille dame et elle s'approche. Elle me dit que la vieille elle a le radar un peu désajusté et que je n'en tirerai rien. De plus, elle ne parle que le portugais alors même si son disque-dur roulait au max, je n'y comprendrais rien. Elle m'apprends aussi :
(1) que si l'auto est pas là, c'est que l'autre est pas là non plus.
(2) que si la vieille est dehors, c'est qu'elle a également fait sortir le chien.
(3) que si je laisse le chien avec la vieille, elle va le laisser partir de nouveau.
Mais ça je l'avais déjà compris.
13h09
Je retourne à la maison avec le shnauzer albino rasé comme un rat. Mon chien il est tout content de le revoir et il lui renifle le derrière du chien blanc et l'autre il lui ventile les arrières aussi. Mais là je réalise que Dolce c'est un mâle aussi et qu'il a encore toutes ses couilles et toutes les fonctions qui viennent avec lesdits appendices. Et mon chien, il n'y comprend pas grand chose mais il aime pas les intentions de Dolce et c'est assez évident. Et moi c'est pas que j'ai un problème avec les entourloupettes entre mâles, mais il me semble que le mot « consentant » prend tout son sens. Gaston, non seulement il a pas l'air très consentant mais il a pas l'air du tout de savoir de quoi il s'agit au juste.
13h10
J'enferme Dolce dans le garage.
14h15
Je décide de retourner voir sur la rue, question de constater si l'auto de l'autre est revenue. Pas d'auto mais un voisin en train de laver son auto juste en face de la vieille portugaise. Je lui demande s'il connaît la dame, s'il sait quand elle va revenir. Secrètement, j'ai un espoir qu'il va me dire d'apporter le chien, qu'il va s'en occuper, que je vais pouvoir aller faire mes courses comme j'avais prévu le faire ce jour-là.
Rien de tout ça. Il me dit, non je ne sais rien. Et il ajoute que c'est mieux comme ça. Il a l'air mystérieux, un peu nerveux.
Je retourne à la maison, pas plus avancé. L'albino est dans le garage, il hurle comme un goret qu'on égorge.
14h47
Carol sonne à la porte. Les voisins jasent bicause le goret qu'on égorge dans mon garage. C'est une autre voisine, elle a entendu parler de mon histoire avec Dolce, elle apporte de la bouffe que je peux lui donner. Elle me dit que c'est parfait pour les chiens affamés à qui on doit donner une nouvelle nourriture. Moi j'ai envie de lui dire que Dolce il est pas affamé mais que c'est un foutu pervers qui veut se taper mon petit Gaston sans couilles mais je la remercie et lui dit que je vais voir à nourrir Dolce, oui oui bien sûr merci madame.
15h03
Je descends au garage nourrir Dolce. Je remarque qu'il a au cou un petit truc qui se dévisse. J'ouvre et j'y retrouve un numéro de téléphone. Je compose, c'est la voix de la portugaise de l'autre jour, je laisse un message, mon nom, mon adresse, mon numéro de téléphone, j'ai ton chien, viens le chercher.
15h30
Je décide de retourner voir sur la rue, question de constater si l'auto de l'autre est revenue. Pas d'auto mais deux voisines qui me voient venir et qui me font signe de la main. Je leur rends leur signal et elle m'invitent à les rejoindre.
L'un d'elle me dit - c'est Thelma - qu'elle va me dire ce que les autres hésitent a me dire : la portugaise, elle est coin-coin, pire que sa vieille mère. Thelma, elle ajoute que si j'ai le chien, la portugaise va m'accuser de l'avoir volé. Si elle vient chez moi, elle va raconter à la police que je l'ai attirée subtilement en volant le chien d'abord, pour ensuite procéder à des attouchements sur sa personne.
Moi je pense ben-voyons-donc. Et là je pense que j'ai un chien dans le garage et que je viens de laisser un message sur la boîte d'un portugaise coin-coin avec mon nom, mon adresse, mon numéro de téléphone, j'ai ton chien, viens le chercher.
15h47
Je sors Dolce du garage et je le laisse sur mon balcon, bien enfermé par une barrière mais aussi bien visible de la rue. Si la portugaise passe, elle va le voir, moi je vais faire comme si je suis pas là, elle va prendre son foutu clébard et l'histoire va s'arrêter là.
16h36
Je décide de retourner voir sur la rue, question de constater si l'auto de l'autre est revenue. Je sors par la porte arrière, discrètement. Pas d'auto de la portugaise mais une auto-patrouille de la police d'Ottawa devant la maison. Ça se corse et là je pense que je vais me faire accuser de kidnapping de chien albino et de recel dans mon garage dans le but d'appâter une portugaise coin-coin pour procéder à des attouchements non-consentis. Je prends mon courage à deux mains et décide d'affronter l'adversité.
Thelma me voit venir et vient m'informer. On voit qu'elle aime le drame Thelma, ça se sent ces choses-là. Elle me dit que quelqu'un sur la rue a décidé d'appeler la police quand on a constaté que la vieille, elle est enfermée dehors. Oui, oui, enfermée dehors qu'elle me dit Thelma, parce qu'elle n'a pas de clef pour entrer dans la maison. Alors la police a été contactée. (Moi je pense que c'est Thelma qui a téléphoné mais en fin de compte, ça a bien peu d'importance.)
16h42
La police procède a un interrogatoire. Oui, j'ai le chien. Oui, il est dans mon garage. Non, la vieille elle comprend rien. Oui, la vieille elle est portugaise. (C'est bizarre que j'ai dit oui parce que la vieille elle pourrait être italienne ou arabe que je n'en saurais pas la différence.)
À ce point, un autre voisin se pointe avec de la soupe et des craquelins pour la vieille. Elle n'a pas mangé de la journée, enfermée dehors qu'elle est.
17h12
Je décide de rapporter la pièce à conviction sur les lieux du crime. Dolce il est bien content de revoir la vieille. La vieille elle pleure encore un peu quand elle voit Dolce. Pendant ce temps, Dolce il mange la soupe que le voisin a apporté pour la vieille. Soudain, une deuxième auto-patrouille se pointe sur la rue. L'affaire se corse de plus en plus. Dolce se tape les craquelins de la vieille pendant que tout le monde sort de sa maison. Deux autos-patrouille sur la rue, c'est du jamais vu.
17h15
Un policier sort de la deuxième auto-patrouille. Il est portugais, tiens-donc. La vieille quand elle l'aperçoit, elle s'écrit Robertoooo! Lui, il lui raconte des trucs en portugais et il se tourne vers moi : « Ouin, je m'appelle Michael mais elle me prend pour un certain Roberto. Je pense qu'elle fait du chapeau. » Je lui confirme qu'elle fait du chapeau. Dolce il renifle l'entre-jambe du policier portugais, ça le gêne un peu.
17h45
Les deux policiers, je crois qu'ils sont un peu tannés de s'occuper d'une vieille portugaise qui fait du chapeau et d'un schnauzer albino tondu qui a l'air d'un rat. Ils demandent à la cantonade s'il y a quelqu'un qui veut apporter la vieille chez lui pour quelques heures. Tout le monde s'intéresse tout à coup beaucoup aux orteils qui sortent de leurs sandales ou au bout de leurs souliers, ça dépend. Ils se tournent vers moi et me demandent si je veux bien garder le schnauzer albino qui a l'air d'un rat pour la nuit. Moi je dis non. Là, le policier, il dit que peut-être la vieille elle veut pisser vu qu'elle est dehors embarrée dehors depuis onze heures ce matin et qu'il est presque six heures du soir. Une des voisines, Carol, la viande-à-chien, elle a pitié et décide de prendre la vieille chez elle. Quand elle est partie, les policiers ils se regardent et ils demandent encore à la cantonade : « C'est qui qui est parti avec la vieille pour qu'on l'écrive dans notre rapport? » Heureusement, un voisin sait qui elle est parce que moi je sais seulement qu'elle s'appelle Carol et qu'elle a de la viande-à-chien. Ensuite, ils demandent encore à la cantonade si quelqu'un veut prendre le chien. Tout le monde s'intéresse tout à coup beaucoup aux orteils qui sortent de leurs sandales ou au bout de leurs souliers, ça dépend, sauf moi parce que moi j'ai déjà dit non. Je regarde plutôt les autres qui s'intéressent beaucoup à leurs orteils ou au bout de leurs souliers. Les policiers, ils pensent sûrement refaire le coup de l'envie de pisser mais Dolce il est justement en train d'asperger le pneu d'une des auto-patrouilles alors ça règle le cas. La fille police, elle se tourne vers moi et elle me dit : « Bon, on va le prendre le chien. » Elle ouvre la portière et Dolce, il saute sur le siège arrière, pas du tout inquiet que ce sont habituellement des criminels qui s'assoient là, avec des menottes et le policier qui leur met la main sur la tête pour les aider à entrer, je n'ai jamais vraiment compris pourquoi.
18h07
Je retourne chez moi. En passant, je vois Dolce sur la banquette arrière. Les policiers, ils parlent dans leurs micros et ils ont l'air tout sérieux. Moi j'aurais bien aimé qu'ils mettent les sirènes pour partir mais non, ils repartent tout tranquillement sans éclat et le calme revient sur ma petite rue.
Nous sommes mardi. Je sors faire faire un pipi à mon toutou. Nous sommes à peine sortis de la maison qu'une dame d'un certain âge nous aborde. Elle me demande dans un anglais cassé par un accent solide :
(1) Si le chien que j'ai en laisse s'appelle bien Gaston.
Moi je pense, tiens tiens, il est plus connu que moi cet animal. Je lui réponds que oui et elle ajoute :
(2) Qu'elle est bien désolé que mon copain ait quitté Ottawa.
Moi je pense, tient tiens, il est plus connu que moi cet animal. Je lui réponds que c'est ben correct et là Gaston il tire sur sa laisse à se défaire parce qu'il est sincère avec son envie de pipi.
(3) Elle se met à pleurer.
Moi je pense, tiens tiens, pourquoi elle pleure celle-là? Alors je lui dit, non non, il faut pas pleurer. Je pense qu'elle pleure parce que mon copain il est parti. J'ai envie de lui sortir une banalité du genre un-de-perdu et dix-de-retrouvés mais je réalise que je ne la connais pas même si elle connaît beaucoup de choses à mon sujet. Et j'ai le chien qui tire sur sa laisse comme un défoncé parce que l'envie de pipi c'est du sérieux.
(4) Là elle me dit non non, je pleure parce qu'elle a pas écouté mon copain.
Moi je me dis, tiens tiens, il avait un service de counselling maison pour les braves dames de ma rue et je le savais même pas. Les choses qu'on sait pas des fois c'est surprenant.
(5) Elle me dit que son chien Dolce est un schnauzer albino et qu'elle n'a pas suivi les conseils de mon copain d'aller le faire tondre au coin de la rue parce que ça coûtait un peu plus cher. Elle est allé exactement où il lui avait dit de NE PAS aller et son chien, il a l'air d'un rat.
C'est pour ça qu'elle pleure. Alors moi je suis un peu soulagé de voir qu'elle pleure pour ça et je lui dit une banalité du genre ça-va-repousser et je lui dit que je dois quitter parce que mon chien il tire sur sa laisse comme un taré profond bicause l'envie de pipi.
Samedi 12h30
Nous sommes samedi. Je sors faire faire un pipi à mon toutou. Nous sommes à peine sortis de la maison qu'un chien blanc qui ressemble à un rat nous aborde. Mon chien il oublie tout à coup son envie de pipi et il se met à renifler le derrière du chien blanc et l'autre il lui ventile les arrières aussi. Le chien blanc il est libre comme un pompon, pas de laisse ou rien.
Là, je me dis, c'est pas que je suis futé, mais je ne connais qu'un chien blanc sur la rue, et encore que de nom. Le collier porte un « D » en diamant, signe irréfutable qu'il est le chien d'une dame qui pleure sur l'épaule du premier passant sur sa rue.
Alors je marche un peu avec mon chien et l'autre il nous suit partout. Mon chien ça ne l'empêche pas de faire ses nombreux pipis et de renifler tous les poteaux du quartier, un peu comme s'il téléchargeait ses courriels de la journée.
12h52
Je fais entrer mon chien dans la maison et je pars sur la rue avec « D » dont j'oublie le nom mais je sais que ça commence par un « D ». Mon chien, il n'aime pas du tout me voir partir avec un autre, appelons ça de la jalousie.
Moi je veux bien rapporter « D » à sa propriétaire mais je n'ai aucune idée de l'endroit où elle habite. Comme je ne connais absolument personne sur ma rue - et croyez-moi, je m'en porte bien - j'aborde une voisine qui arrose ses fleurs. Je lui demande si elle connaît le chien blanc que j'ai au bout de laisse.
Elle me dit que oui, c'est déjà ça de pris. Mais elle ne sait pas où l'autre habite mais elle connaît l'auto. On part tous les deux, comme deux vieux amis qui vont faire marcher leur chien, à la recherche de l'auto de l'autre qui a un chien albino et qui se promène sans laisse.
13h03
La voisine à l'arrosoir, elle me dit que l'auto elle est pas là mais me pointe une maison et me dit que c'est là qu'elle habite la dame qui pleure avec son chien albino. Elle me dit qu'elle est bizarre la dame et elle me quitte en me souhaitant bonne chance. Elle a un air inquiet qui m'intrigue un peu mais moi je me dis, je monte, je sonne, je lui remets son chien, elle pleurniche de joie, et l'affaire est dans le sac.
13h06
Je monte les marches qui mènent à la maison en question. Là dans l'entrée, se trouve une très très vieille dame, pas du tout l'autre. En voyant le cabot blanc, elle s'écrit « Dolce, Dolce » et se met à pleurer. Décidément, ça court sur la rue le pleurnichage mais au moins, elle a l'air de pleurer de joie celle-là. Mais à part « Dolce», je ne comprends rien de ce que raconte la vieille dame.
13h07
La voisine de Dolce arrive avec des sacs d'épicerie. Elle me voit là sur le perron avec le chien et la vieille dame et elle s'approche. Elle me dit que la vieille elle a le radar un peu désajusté et que je n'en tirerai rien. De plus, elle ne parle que le portugais alors même si son disque-dur roulait au max, je n'y comprendrais rien. Elle m'apprends aussi :
(1) que si l'auto est pas là, c'est que l'autre est pas là non plus.
(2) que si la vieille est dehors, c'est qu'elle a également fait sortir le chien.
(3) que si je laisse le chien avec la vieille, elle va le laisser partir de nouveau.
Mais ça je l'avais déjà compris.
13h09
Je retourne à la maison avec le shnauzer albino rasé comme un rat. Mon chien il est tout content de le revoir et il lui renifle le derrière du chien blanc et l'autre il lui ventile les arrières aussi. Mais là je réalise que Dolce c'est un mâle aussi et qu'il a encore toutes ses couilles et toutes les fonctions qui viennent avec lesdits appendices. Et mon chien, il n'y comprend pas grand chose mais il aime pas les intentions de Dolce et c'est assez évident. Et moi c'est pas que j'ai un problème avec les entourloupettes entre mâles, mais il me semble que le mot « consentant » prend tout son sens. Gaston, non seulement il a pas l'air très consentant mais il a pas l'air du tout de savoir de quoi il s'agit au juste.
13h10
J'enferme Dolce dans le garage.
14h15
Je décide de retourner voir sur la rue, question de constater si l'auto de l'autre est revenue. Pas d'auto mais un voisin en train de laver son auto juste en face de la vieille portugaise. Je lui demande s'il connaît la dame, s'il sait quand elle va revenir. Secrètement, j'ai un espoir qu'il va me dire d'apporter le chien, qu'il va s'en occuper, que je vais pouvoir aller faire mes courses comme j'avais prévu le faire ce jour-là.
Rien de tout ça. Il me dit, non je ne sais rien. Et il ajoute que c'est mieux comme ça. Il a l'air mystérieux, un peu nerveux.
Je retourne à la maison, pas plus avancé. L'albino est dans le garage, il hurle comme un goret qu'on égorge.
14h47
Carol sonne à la porte. Les voisins jasent bicause le goret qu'on égorge dans mon garage. C'est une autre voisine, elle a entendu parler de mon histoire avec Dolce, elle apporte de la bouffe que je peux lui donner. Elle me dit que c'est parfait pour les chiens affamés à qui on doit donner une nouvelle nourriture. Moi j'ai envie de lui dire que Dolce il est pas affamé mais que c'est un foutu pervers qui veut se taper mon petit Gaston sans couilles mais je la remercie et lui dit que je vais voir à nourrir Dolce, oui oui bien sûr merci madame.
15h03
Je descends au garage nourrir Dolce. Je remarque qu'il a au cou un petit truc qui se dévisse. J'ouvre et j'y retrouve un numéro de téléphone. Je compose, c'est la voix de la portugaise de l'autre jour, je laisse un message, mon nom, mon adresse, mon numéro de téléphone, j'ai ton chien, viens le chercher.
15h30
Je décide de retourner voir sur la rue, question de constater si l'auto de l'autre est revenue. Pas d'auto mais deux voisines qui me voient venir et qui me font signe de la main. Je leur rends leur signal et elle m'invitent à les rejoindre.
L'un d'elle me dit - c'est Thelma - qu'elle va me dire ce que les autres hésitent a me dire : la portugaise, elle est coin-coin, pire que sa vieille mère. Thelma, elle ajoute que si j'ai le chien, la portugaise va m'accuser de l'avoir volé. Si elle vient chez moi, elle va raconter à la police que je l'ai attirée subtilement en volant le chien d'abord, pour ensuite procéder à des attouchements sur sa personne.
Moi je pense ben-voyons-donc. Et là je pense que j'ai un chien dans le garage et que je viens de laisser un message sur la boîte d'un portugaise coin-coin avec mon nom, mon adresse, mon numéro de téléphone, j'ai ton chien, viens le chercher.
15h47
Je sors Dolce du garage et je le laisse sur mon balcon, bien enfermé par une barrière mais aussi bien visible de la rue. Si la portugaise passe, elle va le voir, moi je vais faire comme si je suis pas là, elle va prendre son foutu clébard et l'histoire va s'arrêter là.
16h36
Je décide de retourner voir sur la rue, question de constater si l'auto de l'autre est revenue. Je sors par la porte arrière, discrètement. Pas d'auto de la portugaise mais une auto-patrouille de la police d'Ottawa devant la maison. Ça se corse et là je pense que je vais me faire accuser de kidnapping de chien albino et de recel dans mon garage dans le but d'appâter une portugaise coin-coin pour procéder à des attouchements non-consentis. Je prends mon courage à deux mains et décide d'affronter l'adversité.
Thelma me voit venir et vient m'informer. On voit qu'elle aime le drame Thelma, ça se sent ces choses-là. Elle me dit que quelqu'un sur la rue a décidé d'appeler la police quand on a constaté que la vieille, elle est enfermée dehors. Oui, oui, enfermée dehors qu'elle me dit Thelma, parce qu'elle n'a pas de clef pour entrer dans la maison. Alors la police a été contactée. (Moi je pense que c'est Thelma qui a téléphoné mais en fin de compte, ça a bien peu d'importance.)
16h42
La police procède a un interrogatoire. Oui, j'ai le chien. Oui, il est dans mon garage. Non, la vieille elle comprend rien. Oui, la vieille elle est portugaise. (C'est bizarre que j'ai dit oui parce que la vieille elle pourrait être italienne ou arabe que je n'en saurais pas la différence.)
À ce point, un autre voisin se pointe avec de la soupe et des craquelins pour la vieille. Elle n'a pas mangé de la journée, enfermée dehors qu'elle est.
17h12
Je décide de rapporter la pièce à conviction sur les lieux du crime. Dolce il est bien content de revoir la vieille. La vieille elle pleure encore un peu quand elle voit Dolce. Pendant ce temps, Dolce il mange la soupe que le voisin a apporté pour la vieille. Soudain, une deuxième auto-patrouille se pointe sur la rue. L'affaire se corse de plus en plus. Dolce se tape les craquelins de la vieille pendant que tout le monde sort de sa maison. Deux autos-patrouille sur la rue, c'est du jamais vu.
17h15
Un policier sort de la deuxième auto-patrouille. Il est portugais, tiens-donc. La vieille quand elle l'aperçoit, elle s'écrit Robertoooo! Lui, il lui raconte des trucs en portugais et il se tourne vers moi : « Ouin, je m'appelle Michael mais elle me prend pour un certain Roberto. Je pense qu'elle fait du chapeau. » Je lui confirme qu'elle fait du chapeau. Dolce il renifle l'entre-jambe du policier portugais, ça le gêne un peu.
17h45
Les deux policiers, je crois qu'ils sont un peu tannés de s'occuper d'une vieille portugaise qui fait du chapeau et d'un schnauzer albino tondu qui a l'air d'un rat. Ils demandent à la cantonade s'il y a quelqu'un qui veut apporter la vieille chez lui pour quelques heures. Tout le monde s'intéresse tout à coup beaucoup aux orteils qui sortent de leurs sandales ou au bout de leurs souliers, ça dépend. Ils se tournent vers moi et me demandent si je veux bien garder le schnauzer albino qui a l'air d'un rat pour la nuit. Moi je dis non. Là, le policier, il dit que peut-être la vieille elle veut pisser vu qu'elle est dehors embarrée dehors depuis onze heures ce matin et qu'il est presque six heures du soir. Une des voisines, Carol, la viande-à-chien, elle a pitié et décide de prendre la vieille chez elle. Quand elle est partie, les policiers ils se regardent et ils demandent encore à la cantonade : « C'est qui qui est parti avec la vieille pour qu'on l'écrive dans notre rapport? » Heureusement, un voisin sait qui elle est parce que moi je sais seulement qu'elle s'appelle Carol et qu'elle a de la viande-à-chien. Ensuite, ils demandent encore à la cantonade si quelqu'un veut prendre le chien. Tout le monde s'intéresse tout à coup beaucoup aux orteils qui sortent de leurs sandales ou au bout de leurs souliers, ça dépend, sauf moi parce que moi j'ai déjà dit non. Je regarde plutôt les autres qui s'intéressent beaucoup à leurs orteils ou au bout de leurs souliers. Les policiers, ils pensent sûrement refaire le coup de l'envie de pisser mais Dolce il est justement en train d'asperger le pneu d'une des auto-patrouilles alors ça règle le cas. La fille police, elle se tourne vers moi et elle me dit : « Bon, on va le prendre le chien. » Elle ouvre la portière et Dolce, il saute sur le siège arrière, pas du tout inquiet que ce sont habituellement des criminels qui s'assoient là, avec des menottes et le policier qui leur met la main sur la tête pour les aider à entrer, je n'ai jamais vraiment compris pourquoi.
18h07
Je retourne chez moi. En passant, je vois Dolce sur la banquette arrière. Les policiers, ils parlent dans leurs micros et ils ont l'air tout sérieux. Moi j'aurais bien aimé qu'ils mettent les sirènes pour partir mais non, ils repartent tout tranquillement sans éclat et le calme revient sur ma petite rue.
Inscription à :
Articles (Atom)